Alain : s'honorer de Walczak…

C'est un drôle de bonhomme, factotum qui ne dit pas rôle, et qui s'agite de 5 heures du matin à midi, cinq jours par semaine du côté du Master Park de la Pomme. Il se prénomme Alain et, à tout bien penser, il illustre à merveille cette auberge espagnole qu'est la banque alimentaire des Bouches-du-Rhône. On y apporte ce qu'on peut, et elle vous le rend tout aussi bien…

A 58 ans, Alain Walczak, d'origine polonaise, tiré de la roubine dans laquelle l'existence l'avait jadis embourbé, sait ce qu'il doit à la BA. Depuis bientôt sept ans elle lui apporte un salaire et la dignité qui va avec : un appartement sur le Cours Lieutaud et de quoi se nourrir correctement.


De sa Champagne natale, où il a passé son enfance chaotique qui l'a conduit de petits boulots en emplois précaires, il est un jour parti pour Paris, en pensant que l'herbe y serait peut-être plus verte. Mais n'est pas Rastignac qui veut, et le rêve capitale a vite tourné au cauchemar. "Je cherchais du travail, mais je n'en ai jamais trouvé. Heureusement qu'à l'époque un ami m'hébergeait. "


Alors, comme la misère est, dit-on, moins pénible au soleil, c'est à Marseille qu'il a poursuivi sa route. Mais n'est pas non plus Kerouac qui le voudrait. La rue est vite devenue son lieu de vie, et l'accueil de nuit de la Rue de Forbin, son toit de fortune. Le jour de cette conversation, nous l'avons d'ailleurs croisé en compagnie des Frères Didier et Bernard, deux prêtres de St Jean-de-Dieu, qui lui offraient le gite à l'époque (voir notre photo).


"Grâce à eux, de 2003 à 2007, j'ai pu éviter le pire, je n'ai jamais dormi dans les cartons…"

 

"Je n'ai jamais renoncé"

 

Avec la pudeur et l'humilité des malchanceux, Alain nous raconte cet itinéraire d'enfant pas très gâté qui n'a pourtant jamais voulu capituler. "J'ai toujours cru que je finirai par m'en sortir. Je n'ai jamais renoncé. Et je ne comprenais pas ceux qui ne voulaient pas qu'on les aide ! Moi, je voulais devenir quelqu'un d'intégré socialement. Je voulais bosser, gagner de quoi me payer un loyer. En fait, j'en étais venu à me dire que j'y étais tout de même pour quelque chose dans cette situation compliquée. Je ne m'étais pas donné tous les moyens de suivre un autre chemin. J'ai donc tout fait pour réparer cette erreur de trajectoire. Je n'avais pas le droit de me laisser vivre et de sombrer…"

En 2006, donc, un copain lui  parle de la BA et du bénévolat. Un dossier plus tard, après deux CDD, il sera embauché en CDI : "Je fais un peu de tout. A la distribution, au rangement, à l'entretien et même au nettoyage des locaux. Je conduis aussi les Fenwick dans l'entrepôt. Je ne suis pas cariste, mais j'ai suivi la formation interne pour pouvoir diriger un chariot élévateur quand le besoin s'en fait sentir. Avec Jo, le chauffeur,  nous ouvrons les locaux tous les matins à 5h; j'ai même les clés… Et je termine par le ménage sur le coup de midi. Aujourd'hui je peux me dire que la galère est vraiment derrière. Et je sais qu'il y a vraiment plus malheureux que moi. "


Pour un peu on se prendrait à penser à la sordide maison Vauquer. Alain, définitivement passé de l'ombre à la lumière, pourrait faire partie de cette galerie de portraits ciselés dans la Comédie Humaine. Au côté de la Cousine Bette ou du Père Goriot.


Et ainsi la BA peut-elle clairement s'honorer de Walczak…

                                                                                                    JLK