Jean-Marie, Livreur de dignité

A la retraite, Jean-Marie assure la ramasse dans la grande distribution, alors qu'il aurait pu se contenter de convoyer des 18 mètres sous les alizés, de naviguer aussi au sein de sa nombreuse famille, ou plus simplement, de parler. Et parler encore ...

C'est que le bonhomme est assez volubile, et comme il le reconnait spontanément, extraverti dans les grandes largeurs. Chez lui, le bavardage est une seconde nature, mais visiblement pas "l'infaillible indice de la vacuité de l'esprit" comme le disait Charles Dollfus. Alors, un jour qu'il s'était pris de monter une opération de solidarité entre ses élèves et la Banque Alimentaire, il a eu le tort de dire qu'il était titulaire du permis poids lourd. "Et peu de temps après mon départ à la retraite, j'ai été sollicité pour venir donner un coup de main. Cela fait quatre ans que ça dure…"
Et ce à raison de deux matinées par semaine - "voire plus si nécessaire" - entamées l'hiver avant le chant du coq. C'est
du reste là qu'il est bien, dans le cocon silencieux des matins plus ou moins blêmes; quand par exemple, la Sainte-Victoire est encore entre loups et chiens, nimbée d'un brouillard qui ne dit pas son nom et qui se dissipera aux premiers rayons de soleil. La lumière de la Provence l'éblouit Jean-Marie, au sens contemplatif du terme. C'est un poète qui ne s'est pas contenté de garnir d'ouvrages toutes les étagères de sa baraque et de caler les armoires avec les bouquins qui lui restaient sur les bras. Il savoure aussi la vie ailleurs que dans les livres. Entre nourritures spirituelles et nourritures terrestres, en quelque sorte. Et Gide n'est plus très loin...

Heureux de multiplier les pains

 

Au volant de son 22 tonnes, par exemple, quand il fait "la ramasse" au cul des entrepôts de la grande distribution. Accueilli comme un prince, il est là chez lui, entre les généreuses palettes de légumes de Casino ou les énormes chariots de Métro. Sa tignasse, bien plus sel que poivre, et sa gueule broussailleuse de baroudeur, qui ne laissent en rien supposer d'un fin lettré, sont reconnues partout et reçues avec une évidente sympathie; d'un mot, il se régale avec son Transpal à charger le camion frigo. Et il n'est jamais aussi content que lorsque la tournée lui permet de rapporter un butin consistant, voire roboratif. Il empile packs de boissons, laitages et autres victuailles avec une satisfaction non feinte, comme heureux de multiplier les pains à sa façon. Il pourrait alors se prendre pour Dieu, ou quelque chose de ressemblant… "C'est une bonne tournée. Tu as vu les trucs qu'on ramène ! C'est de la qualité, tant mieux pour ceux qui en profiteront." Bien sûr, les ramasses sont aléatoires, en quantité comme en produits, fonction du reliquat préparé par les enseignes. Mais on repart rarement bredouille.

En fait, les gens nous aiment bien et la BA jouit d'une image respectée."
La preuve, cette anecdote au volant de son bahut chargé comme un porte-avions: "Un jour de grève des routiers, l'autoroute d'Aix était bloquée. C'était un samedi de collecte annuelle et j'avais la caisse pleine... Tu vois un peu la nécessité d'aller vite ! J'ai remonté toute la file à pieds et quand le flic en chef m'a vu avec ma chasuble de la BA, il m'a fait prendre la bande d'arrêt d'urgence! Et roule ma poule… "
Il est comme ça, Jean-Marie: il ouvre la mer Rouge en deux s'il le faut… Les miracles de la bonne volonté des hommes de bien sans doute.


Avec lui, ils sont 10 à la BA 13. De Marseille à Saint-Andiol, sous la houlette de Jean Rondeau, un des salariés de la structure, ils assurent les différentes ramasses dans le département. En 2013, près de 720 tonnes de denrées ont ainsi été collectées, cinq jours sur sept, par ces chauffeurs émérites.
Bernard, Jean-Pierre, Daniel, Jean-Paul, Franck, Georges, Roger ou Didier sont également tous des transporteurs de chaleur humaine, des livreurs de dignité non périssable. Leurs camions et leurs utilitaires deviennent alors autant d'Arches de Noël, qui tiennent bon le cap sous le déluge de la précarité.
                                                                                                    JLK